« La gloire de mon grand-père » par Samia Hathroubi

Taïeb Hathroubi vient de fêter ses cent ans. Sa petite-fille, Samia, raconte son histoire et son enrôlement dans l’armée française.

Cent ans de trait d’union.

Cela fait des mois que l’évènement est sur toutes les lèvres. Nous n’en parlons qu’à demi-mot avec les membres de ma famille. Jamais trop fort ou alors très vite, de peur que cela n’arrive jamais. Jusqu’au dernier moment nous espérons que tout se passera bien. Les billets ont été réservés, le gâteau de pâtisserie commandé, les courses faites. Les enfants aussi, en vacances scolaires, seront de la partie. 

Pour la première fois depuis des années, mes frères, soeurs et moi-même avons décidé de faire de ce samedi du mois d’octobre notre priorité. Et ce n’est le mariage d’aucun. Ah oui le mariage, cette occasion ou obligation qui nous a si souvent amené à prendre un avion direction Tunis, patrie de nos parents, de nos cousines, de nos étés à la plage, des plats de poissons, des fricassés… Mais aussi de nos longues après-midi caniculaires durant lesquelles l’on s’ennuyait passablement. Des souvenirs communs à des générations entières de  « chez nous là-bas », sobriquet que les Tunisiens pur jus nous lançaient à la gueule, à nous les Tunisiens de « là-bas  ».

La Tunisie, pour moi, a toujours et d’abord signifié mon grand-père. Jaddi.

Figure majeure de ma construction et modèle masculin par excellence. Ce samedi si nous sommes toutes et tous réunis c’est avant tout pour lui. Pour son centenaire.

Au-delà du caractère admirable de l’événement, ce centenaire revêt une symbolique particulière pour moi, pour notre histoire familiale, et peut-être au-delà pour l’Histoire de Tunisie et de France, et des enchevêtrements de trajectoires personnelles. 

L’histoire de mon grand-père est à la fois hors du commun et ordinaire. 

Hors du commun d’abord. Par sa longévité et par les moments historiques et les changements dont il a été témoin. Des changements mais aussi des permanences qui le rendent ordinaire. 

Ainsi il a vécu l’intégralité de sa vie, exception faite de la Seconde Guerre Mondiale, dans son petit village, une bourgade agricole située à l’est de la capitale. Il a toujours vécu de la terre. A l’image d’une génération de Tunisiens, il a d’abord été « manoeuvre » dans sa région où étaient présents les colons français et espagnols puis, après l’Indépendance de son pays, il a exploité quelques hectares de terres agricoles. Un Tunisien ordinaire je vous dis.

Je lui dois beaucoup. Je lui dois mon amour des histoire et de l’Histoire, que j’ai fini par enseigner pendant quelques années dans les lycées de la région parisienne. Depuis ma plus tendre enfance, pendant laquelle j’ai passé de longs mois à ses côtés, il m’a parlé. A l’âge de comprendre, il m’a parlé et continue de le faire régulièrement. Il me parle de ses 7 années au sein de l’armée française où il a été enrôlé. Je ne crois pas qu’il ait eu le choix. Je ne crois pas qu’un autre choix se présentait à lui, alors qu’il avait 20 ans. 

Alors que j’étais adolescente, et bien avant la sortie du film Indigènes de Rachid Bouchareb retraçant l’histoire des soldats de l’empire colonial français, j’ai compris que la France -et la Tunisie- ne m’avaient pas tout dit. L’Histoire de la Seconde Guerre Mondiale et de la Libération n’était pas complète. Mon grand-père et ses récits de combats en Italie et en France avaient été occultés.

En fait avec cette omission on avait oublié de me signifier que mon histoire française n’avait pas débuté par l’émigration/l’immigration – car toute immigration est avant tout une émigration comme le disait, en 1977, Abdelmalek Sayad, sociologue majeure de l’immigration- de mon père pour travailler dans l’industrie française. 

Aujourd’hui je me rends compte que peu importe que mon grand-père ait contribué à «l’effort » de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale, cela ne change rien à mon appartenance pleine et entière à la nation française et à l’histoire et la mémoire de la Tunisie. 

J’ai dû romancer le passage héroïque de mon grand-père, probablement parce que ce dernier n’a jamais dit l’horreur (par pudeur ou juste parce qu’il y a survécu). L’horreur je la devine pourtant dans le très beau livre de David Diop Frères d’armes bien que centrant son action sur la boucherie de la Première Guerre mondiale. 

Ce centenaire aura été l’occasion de réunir quatre générations de ma famille. En regardant les visages familiers réunis ce jour-là et ceux qui nous avaient déjà quittés, j’ai relu notre histoire, celle que j’avais enseigné dans les lycées français, celles que je lis aujourd’hui dans le cadre de ma recherche sous la plume de sociologues et politistes. Une histoire d’immigration. De colonisation. Une histoire d’enfants d’immigrés. De Maghrébins. De Musulmans. Une histoire de domination et d’ascension sociale. Une histoire française. Une histoire banale. normale.

Une histoire qui ne fait pas la Une de nos médias même si le voile de ma mère, la religion des miens, sont eux si souvent instrumentalisés. Alors face aux récits écrits par d’autres, j’avais envie de vous raconter le mien.

Texte de Samia Hathroubi  qui nous raconte l’histoire de son grand-père, Taïeb Hatroubi. Vous pouvez lire les chroniques de Samia ici.

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